Prennez le temps de le decouvrir, de le savourer et surtout de vous laisser porter !
A partir d'une certaine heure, je n'ai plus la memoire des bars d'hotel. Ceux qui passent ici ont l'air de touristes en suspension, d'amants irreguliers ou d'écrivains sans gloir. Ils n'en ont pas seulement l'air ; ils le sont. La detente satisfaite des premiers enveloppe d'une certaine vulgarité le désir des uns et la solitude des autres. Cette vulgarité le désir des uns et la solitude des autres. Cette vulgarité n'est pas seulement agréable; elle est necessaire. Elle etouffe le silence de la ville et le bruit des consciences périphériques. Les nerfs des amants et des auteurs tendent alors tout leur clavier. Ils jouent du piano bien assis. Pour l'instant, jamais plus ils ne se releveront.
A partir d'une certaine heure, le mauvais gout rejoint la classe entre les fauteuils bas. Les devoirss'bsentent, les droits aussi, l'alcool eteint les morts et je n'ai plus la memoire des bars d'hotel car soudain je prends tout. Les bouteilles que d'autres envoient en mer sont ici faites pour etre bues verre a verre, si possible sur notes de frais, ou comme si l'on etait riche - à moins qu'on ne le soit vraiment, ce qui est toujours préférable pour oublier le malheur des autres.
A partir d'une certaine heure, les serveurs sont intelligents et discrets. Ils voient tout et ne jugent rien. Autour d'eux et comme en eux, les bars d'hotel fondent leur neutralité dans un velours opaqu, fumé et distancié. Ils accueillent des nuits qui se ressemblent mais qui ne se suivent pas. On peut s'y permettre tous les gestes legers, profonds, gracieusement vierges de tout contexte ... voilà : si la vie est un bar de nuit, elle n'aurait pas de contexte. Elle n'aurait ni passé ni avenir, ni projet ni regret, et nous finirions vite dans sa lenteur, dans sa douceur, dans sa ferveur, pas plus mal sans doute, mieux peut-etre, puis re-finirions là, dehors, manteau mis, coeur en drapeau, gelant dans l'extinction des feux, le regard environné d'épaves, d'éboueurs et de derniers couples, sur un trottoir qui n'attenedait qu'une separation et un taxi pour revivre.
A partir d'une certaine heure, les centres-villes deviennent tellement faux qu'ils renforcent l'impression de jouer une scène, n'importe laquelle pourvu que ce ne soit pas la bonne, la juste, celle que partout ailleurs on attendrait si l'on attendait quelquechose de vous. La ville est pleine de lumieres inutiles. Les monuments paraissent neufs comme des coeurs d'enfants. Eclairée d'une certaine façon, leur vieille pierre est née il y a deux heures, aux ateliers cinematographiques des Buttes-Chaumont. Ceux-ci n'existent plus, ceux là les font revivre. Tout est faux, la piece va finir, c'est le moemnt d'etre vrai en delivrant tous ses plis du contexte.
A partir d'une certaine heure, jusqu’où continuer? Un ami m'a dit :
- Je pars quand il deviendrait indécent de rester.
- A partir d'une certaine heure, la décence est une idée imprecise, tu ne crois pas ?
- Elle finit brusquement par se repreciser. C'est alors qu'il faut s'en aller.
A partir d'une certaine heure, il est pourtant judicieux de continuer ; de passer ce que cet ami appelle l'indecence ; ou plutot, d'entrer dedans. Non pas a pieds joints, a quoi bon eclabousser les pantalons et les robes des voisins, mais peu a peu, en prenant conscience du fait qu'elle vous attend, qu'elle arrive, enveloppe, inquiete et finalement eveille ... à quoi ? A rien d'autres qu'elle meme, peut-etre ; ou aux sentiments et sensation qu'elle fixe par la menace qu'elle impose. Il se passe ceci avec l'indecence, avec ce que cet ami appelle l'indecence : la maniere dont elle vous prend et vous perturbe finit par vous apprendre quelquechose d'interessant sur vous-meme et, parfois, sur les autres. A partir d'une certaine heure, l'indecence vous salue bien.
Que se passe-t-il ? Des hommes boivent le troisieme verre de trop ; des femmes decident de faire comme eux. Des voies s'elevent. Des repliques se repetent. Des rencontres de hasard deviennebt des liens de servitude. Des catafalques de fumée enveloppent les corps laissant passer l'heure du sommeil ou, pire encore, celle de l'ennui. Des gestes inappropries, des mots inutilement inutiles, des monologues parfois alourdissent le temps qu'ils etirent. Les disparitions aux toilettes se multiplient. Posées sur la table basse, les telephones portables se remettent a luire avec une impatience de flingue. On voit des femmes se gratter le mollet, des hommes se caresser les genoux. les tics etrennent l'enlisement. C'est le moment ou l'indecence rejoint fatigue et deception. Il serait bon, soudain, de se dissoudre.
Le bar de l'hotel devient le lieu qu'il faudrait fuir, mais on espere encore et toujoursquelque chose, autre chose, une chose qui naitrait du sein meme de tout ce qui commencea vous amenuiser. Vous voudriez partir et vous ne pouvez plus. La situation n'est pas brillante, mais celle qui vous attend ailleurs sera toujours pire que celle que vous abandonnez en assez peu rase campagne.
Faut-il continuer ? Oui. Pour voir au-dela de. Pour craindre detout perdre. Pour faire tapis et sentir si l'affaireest assez morte pour etre retournée. L'envers du cadavre offre parfois quelquessurprises. Elles ne sont pas toutes mauvaises. Il faut y croire. Il faut croire en l'exception pour qu'elle arrive. Si l'on y croit pas, aucune reglene merite d'etre suivie. A partir d'une certaine heure, le bar de l'hotel est l'exception possible, l'exception vitale : la parenthese qui redonne sens a la phrase, ou l'execute – indecence comprise. C’est ici qu’on disparaît, c’est ici qu’on renait, c’est peut etre la qu’on meurt. Peut-etre … mais, a prtir d’une certaine heure, la vie est si longue, faite de moments si courts, qu’on ne meurt jamais longtemps, et encore moins pour toujours. Tout est servi dans la seconde meme, tout est donné. Ce bar est la gare où transitent des passions sans destination. Les trains arrivent partout a l’heure, mais ici, les montres ont le tact de retarder.
Pr Echanger